MIKA GERMOND, L’ART DE SKATER DES SPOTS ATYPIQUES ET DANGEREUX

Vans Era

Issu de mag print n°3 (Janvier 2025) Introduction par Fernando Paz.

Quand j’ai déménagé à Lisbonne il y a deux ans, j’ai eu l’occasion de trainer avec des skateurs vraiment géniaux. L’un d’entre eux était Mika et il se démarquait totalement par son style unique. Il a une façon cool et créative de skater qui est juste différente de beaucoup d’autres. Son humeur est super fun et contagieuse, transformant n’importe quelle session chill en une véritable démo. C’est inspirant de le voir se donner à fond.

Après les sessions, on finissait généralement par se détendre quelque part avec le crew. Ce sont ces moments qui rendent le skate et la photo à Lisbonne vraiment spéciaux pour moi. Il va nous manquer, mais c’est une excellente excuse pour aller plus souvent à Paris. Bora, Patrão !

Comment tu vas Muscle Mike ?

D’où tu sors ça ? -Rires-

Je l’ai lu dans un interview Vague il me semble. Il vient d’où ce surnom ?

C’était durant mon Master en STAPS. C’était une running joke un peu lourde mais bienveillante. Sinon, au Portugal c’est Mika, parfois Mikus, et PJ de Rave m’appelle Mike La Gnôle par rapport à une sombre histoire qui s’est passée à Biarritz. On laissera les curieux trouver pourquoi.

J’ai également lu que le sport était au cœur de ton éducation. 

Mes deux parents étaient des sportifs de haut niveau plus jeunes. Ils ont dû arrêter une fois entrés dans le monde du travail. Un de mes grands-pères était kiné et sportif, mon oncle est prof d’EPS. Il y a donc un gros background et mes parents m’ont toujours élevé à travers la morale et la discipline sportive.

Tu as également fait du karaté et même remporté des compétitions… 

Le karaté était un moyen d’apprendre la vie avec philosophie, parce que ce n’est pas juste du combat, c’est avant tout un art martial qui t’enseigne la rigueur. Et puis j’ai toujours été un gamin un peu turbulent, donc c’était aussi un moyen de canaliser mon énergie.

Mika Germond - Drop in - Photo de Pedro Raimundo
Photo by Pedro Raimundo

Si on t’agresse dans la rue, tu peux t’en sortir avec une prise à la Steven Seagal ?

Je ne suis pas vraiment un gars violent et j’aime vraiment résoudre les choses de façon pacifique, mais, à chaque fois qu’il y a eu besoin de s’en servir, disons que ça m’a bien aidé.  

Est-ce que cette discipline et cette rigueur que tu as apprises à travers le karaté t’aident concrètement dans le skate ?

Je ne sais pas si ma rigueur vient des arts martiaux ou si elle ne vient pas plutôt de ma personnalité et de mon éducation, mais c’est important d’en avoir dans le skate, parce que c’est beaucoup de try hard. Et si tu n’es pas un peu exigeant avec toi-même, tu ne peux pas progresser. Gamin, quand il pleuvait, il m’arrivait de me mettre des sessions tout seul dans ma cave, où je me butais à faire des doubles flips. Je passais des heures à sauter sur place, à essayer, et je finissais par le rentrer.

Le skate a pas mal évolué sur l’idée de faire du renforcement musculaire, d’aller à la salle de gym ou d’être suivi par un kiné. Qu’est-ce que t’en penses ?

Je pense que le skate était considéré comme une activité un peu de rebelles et l’idée de s’entretenir était très peu prise au sérieux. Seulement, au bout d’un moment, t’as quand même envie de poursuivre cette pratique le plus longtemps possible. Avec le développement des mentalités et les progrès de la science, on a découvert plein de méthodes d’entretien et de récupération. Prendre soin de soi, au final, aide à réduire des douleurs et à skater plus longtemps.

En plus, l’information circule aussi plus facilement avec les réseaux sociaux.  Certains skateurs deviennent eux-mêmes leur propre physiothérapeute ou kiné grâce à des gars sur Insta qui montrent dans des vidéos des petits exercices pour avoir moins mal aux chevilles. Les skateurs y sont directement exposés et ça leur parle davantage. Alors qu’avant, il fallait qu’ils prennent un rendez-vous chez le médecin, qui délivre une ordonnance, puis ensuite se rendre chez le kiné.

Crédit: MIKA IS P(RAW) – Rave

Il y a des skateurs qui te demandent des conseils ?

Ouais, tout le temps. J’essaie toujours de les aider. Après, c’est compliqué, juste par un conseil, de traiter la pathologie. Je leur pose plusieurs questions pour cerner le problème, puis je les conseille ou les oriente vers un kiné ou un médecin. Bien souvent, ça va au-delà de mes compétences. 

En appliquant tes propres conseils, tu pourrais skater longtemps ?

J’espère mec ! Mais je pense que c’est avant tout une question de génétique. Mon père a toujours eu des problèmes de dos et des problèmes de genoux. Il s’est fait trois fois les croisés et a été mal suivi. Je me dis que ce n’est pas un exemple à suivre. J’ai envie de conserver mes capacités le plus longtemps possible.

Qu’est-ce que tu fais concrètement pour, justement, prendre soin de ton corps ?

Je fais beaucoup de mobilité – c’est du travail des amplitudes articulaires –, afin de conserver toute ma souplesse, parce qu’avec l’âge, tes tendons deviennent moins élastiques et tes muscles se fragilisent. Tes articulations et tes cartilages deviennent plus poreux également. La récupération est aussi très importante, l’hydratation, ainsi que l’étirement et les massages.

Si, durant une session, t’as fait des marches et tu ressens une douleur au talon, alors un peu de froid peut aider à réduire l’inflammation. J’aimerais bien faire plus souvent du renforcement musculaire, mais c’est dur de garder une rigueur. Dans mes meilleures périodes, j’en fais deux à trois fois par semaine, mais, en ce moment, je suis en train de déménager en région parisienne.  

Photo by Fernando Paz

Tu m’en avais parlé lors d’un event Vans à Paris. Ça devait être lors du lancement de la AVE.2. En revenant à Paris, tu prépares une reconversion dans la menuiserie…

Je n’ai pas l’impression qu’on puisse parler de reconversion. J’ai fait des études parce que je n’ai jamais cru que je pourrais vivre du skate. Ça l’est devenu petit à petit, en parallèle de mes études et de mon travail de préparateur physique. J’ai eu de plus en plus d’opportunités et j’ai voulu donner davantage de place au skate en déménageant au Portugal.

Comment s’est fait la bascule de ton métier de préparateur physique vers le « métier de skateur » à temps plein ?

C’est en bougeant à Lyon que les choses se sont accélérées. Je viens de la banlieue parisienne et il n’y avait pas grand-chose autour. En plus, les skate shops fermaient tous les uns après les autres. A Lyon, j’ai été exposé à une scène dynamique. Je trainais à HDV et à Wall Street. D’ailleurs, ce sont eux qui ont commencé à me soutenir. Puis j’ai rencontré Loïc Benoit. J’ai commencé à shooter avec lui au début parce que c’est un truc qui me faisait kiffer. Il s’est trouvé qu’il était également TM chez Vans à l’époque et il m’a proposé de rentrer dans le flow team. Ensuite, il y a eu Antiz, Levi’s, Rave et V7.

J’avais 21 ou 22 ans. C’est plutôt à l’âge de 17 ans que tu rentres en flow normalement, mais c’est logique quand tu commences à skater à 11-12 ans.

Photo by Fernando Paz

Comment as-tu commencé à skater ?

J’ai trouvé un fishtail dans le garage que mon père avait récupéré quand il bossait chez Go Sport. Au début, avec mon voisin, je faisais de la caisse à savon dans ma rue en descente. Au bout d’un moment, on s’est dit : « Eh, mais peut-être qu’on peut se mettre debout et on pourrait descendre ou monter un trottoir ! ». Plus tard, j’ai acheté une board avec un nose et j’ai appris les bases sur ma terrasse et dans la rue. Je n’avais pas de skatepark autour de moi.

C’est de cette manière que tu as développé ton skate tout-terrain ?

J’ai skaté pendant très longtemps sur une place avec des pavés autobloquants. Je regardais ma planche et je m’adaptais au spot. Je ne savais pas s’il fallait skater avec les pieds ou s’il fallait mettre les mains. Le nollie ne me venait pas à l’esprit, parce que le sol était hardcore. En guise de flat, je disposais de pavés, pour le curb, j’avais des bancs en bois, le tout dans une ville en descente. J’ai rapidement développé un style de skate tout-terrain à base de downhill et de drop-in.

Crédit: MIKA IS P(RAW) – Rave

Après Lyon, pourquoi as-tu filé à Lisbonne ?

J’ai eu de moins en moins de clients en coaching sportif après le Covid. Par ailleurs, je ressentais une dualité entre mes cours de coaching en jogging à donner des conseils sur le lifestyle et le soir les sessions à HDV à boire des canettes. J’aime faire les choses qui me plaisent à 100%, donc je me suis focalisé sur le skate. En plus, ça commençait à bien marcher. D’autant que ma copine de l’époque, qui était originaire de Bordeaux, voulait se rapprocher de l’océan. Moi, je cherchais une grosse ville avec une bonne scène skate, donc Lisbonne s’est imposée naturellement. On a chargé ma voiture et on est parti sur la route. J’y suis resté presque trois ans. C’était trop bien.

 Pourquoi tu n’y es pas resté davantage ? T’en as eu marre des Pastéis de Nata ?

Je n’en aurais jamais marre des Patéis de Nata -Rires-. Si je n’avais écouté que mon cœur, je serais resté là-bas, mais, en début d’année, je me suis séparé de ma copine, et je me suis dit que c’était peut-être le moment de faire un truc pour moi-même. Je me suis rendu compte, aussi, que ne faire que du skate pendant trois ans ne me rendait pas aussi heureux que je l’imaginais.

J’avais envie de travailler le bois et, quelque part, j’avais envie de préparer l’avenir. Et puis, après presque treize ans loin de ma famille depuis mon départ à Lyon, j’avais envie de me rapprocher d’eux.  

Pour en revenir à Lisbonne, je trouvais que ton style collait bien à la ville avec ses spots bien rugueux et son fameux revêtement de sol traditionnel appelé « calcada »…

J’ai adoré Lyon, j’y ai passé neuf ans, mais, niveau spots, j’en avais fait le tour. J’en avais aussi un peu marre de rester à HDV toute l’aprem. Ce n’est pas dans ma mentalité de rester sur une plaza.
J’ai vécu Lisbonne comme une renaissance. En arrivant, j’ai vu tous pavés et à aucun moment ça ne m’a effrayé. Au contraire, j’étais trop content. J’ai grandi comme ça et j’allais pouvoir ouvrir des spots. J’adore explorer les spots, partir en banlieue et cruiser avec la voiture ou un vélo.

Photo by Fernando Paz

Comment tu définirais un spot à la Mika Germond ?

Déjà, j’aime bien quand il y a des rails ou du métal. Il me faut un drop-in pour prendre de la vitesse et une replaque un peu dégueu, parce que j’aime bien que ce soit effrayant. J’aime bien également les spots où il faut un peu réfléchir pour ouvrir le spot, parce que je ne suis pas bon pour faire des NBD sur des spots déjà établis, dans le sens où, s’il y a eu un back smith, je ne vais pas y faire un flip back smith.

Comment tu fais pour braver ta peur ?

Il faut analyser le spot. Ensuite, c’est un combat avec ma peur. A n’importe quel niveau de skate, tu as toujours été figé par la peur. Mais avec l’expérience et ce que j’ai pu apprendre en préparation mentale, j’ai appris à me rassurer. J’essaie de voir les variables qui sont à l’origine de la peur en me demandant si le danger est réel ou si c’est un blocage mental.

Si c’est juste mental, je me dis que c’est un trick que j’ai répété mille fois en park ou sur un spot en street et que je sais le faire. Donc je me convaincs que je peux le faire. S’il s’agit d’un danger réel, comme un sol dégueu où je peux m’ouvrir les mains, je me dis : « Ok, si je n’ai pas envie de mettre les mains par terre, qu’est-ce qu’il faut que je fasse ? » Je dois donc replaquer le trick à tous les coups, sur les pieds, et ensuite faire une roulade. J’aime bien ce genre de batailles mentales.

Est-ce qu’il y a des batailles mentales que tu as déjà perdues ?

Pas souvent, mais je pense à un spot de rêve que j’avais découvert à Lisbonne. Il s’agissait d’un muret en pente. Je voulais y faire un drop-in. Mais le muret était en pente, environ 45°, et très étroit. Il y avait aussi un rail sur 16 marches qui tournaient en descente. Je suis monté en haut, il y avait les photographes, les potos, mais je n’ai pas réussi. Pourtant, le spot réunissait plein de chose que j’aime, mais, ce jour-là, je ne m’en suis pas senti capable.

Crédit: MIKA IS P(RAW) – Rave

C’est compréhensible. Comment est-ce que tu as réussi à rester productif durant ton expérience à Lisbonne ? Tu as filmé pas mal de parts pour tes différents sponsors, dont ta pro part sur Thrasher…

C’est la première fois où j’avais enfin tout mon temps libre pour skater. Je suis un peu hyperactif et, en plus, je culpabilise quand je ne fais rien. Donc j’avais vraiment envie de découvrir le plus de spots possible et de coffrer des clips. Dès mon arrivée, j’ai découvert une scène incroyable avec plein de filmeurs ou des photographes très motivés. Parmi eux, Camille alias Frugaskate sur Insta, a été l’une des premières personnes que j’ai filmées. C’est un amour. Un peu plus tard, j’ai rencontré Fernando, qui débarquait de NY. Il était à fond de faire des photos, donc on a essayé de shooter quand nos emplois du temps s’alignaient. Il vient plutôt de la mode, mais il faut donner la chance à tout le monde quand le courant passe bien ! Merci Ojo de Paz.

Qu’est-ce que tu as retenu de ton expérience à Lisbonne ?

Lisbonne possède une culture très cosmopolite avec la présence de nombreuses nationalités principalement latines. J’ai beaucoup trainé avec les Brésiliens. Ils partageaient le peu qu’ils avaient. J’ai beaucoup appris au niveau du partage et de l’humilité durant ces trois années.

T’as retenu quelques insultes en portugais ?

« Frances do carai », qui veut dire grossièrement « Cons de Français », et « Porra », qui veut dire « Putain », mais c’est beaucoup plus utilisé par les Brésiliens. Mais les gens ne sont généralement pas très grossiers.

Tu as des projets à venir ?

J’ai commencé à emménager en région parisienne il y a deux semaines. Je vais me concentrer sur la menuiserie. J’ai envie d’apprendre un peu plus de technique et le métier en tant qu’artisan. Je vais essayer de bosser avec des potes qui sont déjà en place comme Nico Gisonno et Oscar Candon.

Côté skate, j’ai envie de refilmer à Paris avec les potos. Mais ça ne va pas être le focus premier. J’ai d’abord envie de skater pour moi.
Dernièrement, j’aime faire de la courbe. Je me suis monté deux board en fishtail, mais il n’y a pas trop de courbes à Paris. Donc je vais devoir chercher des spots dans le coin.

Photo by Fernando Paz
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