Frederik Andersen, se différencier face à l’uniformisation des vidéos de skate

Vans Era

ICONIC BEHAVIOR, le nouveau projet de Frederik Andersen, nous avait marqués par la qualité de son filming, son sens du rythme et le soin apporté à l’image. Au-delà du skate solide proposé par la jeune garde suédoise, on sentait un vrai travail en post-prod, notamment dans l’étalonnage et dans la bande-son, portée en partie par un groupe de musique parfaitement choisi. Le tout réalisé en totale indépendance.
On a discuté avec Frederik pour découvrir les coulisses du projet, et on en a profité pour recueillir son regard sur l’état actuel de la vidéo de skate.

Avant de parler des vidéos, tu peux te présenter correctement ?

Je m’appelle Frederik Andersen, mais tu peux m’appeler Fred. J’ai 25 ans, j’habite à Copenhague et j’y ai grandi. Je filme du skate depuis au moins dix ans, et je skate depuis environ douze ans.

J’ai étudié au Bryggeriets Gymnasium, le lycée skate de Malmö, avec pas mal de légendes comme Axel, Ville, tous ces gars-là. Aujourd’hui, je travaille sur des documentaires et sur des vidéos de skate.

Tu as commencé à filmer super tôt, il y a dix ans. Ça veut dire que t’as commencé à quinze ans ?

Oui, exactement. La vidéo qu’on vient de sortir a d’ailleurs été projetée en avant-première pile dix ans jour pour jour après notre toute première vidéo, qu’on avait montrée en 2015 dans le skatepark local. J’ai une photo de ce jour-là, c’est comme ça que j’ai retrouvé la date. Je m’en suis rendu compte complètement par hasard quelques jours avant la première en novembre. C’était assez drôle.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de prendre une caméra pour la première fois ?

J’ai toujours essayé de trouver ma place dans les sports ou les passions que j’avais, de comprendre où je me situais. J’ai joué au foot, essayé les sports d’équipe, mais je n’ai jamais vraiment trouvé ma place.

Quand j’ai commencé le skate, j’avais déjà une GoPro, parce que je faisais du motocross depuis environ dix ans. Je filmais mes potes en course. Du coup, j’ai amené la caméra au skatepark. C’est devenu un moyen de trouver ma place parmi mes potes, qui étaient vraiment forts en skate, alors que moi je ne me sentais pas très bon à l’époque. J’ai vite compris que si tu t’investis vraiment dans le filming, ça peut devenir ton truc à toi. C’est devenu ma spécialité. Je me suis de plus en plus intéressé aux caméras et à l’image.

A quoi ressemblent tes journées ?

Je bosse un peu comme coursier à vélo à Copenhague, et je suis aussi en école de cinéma où je me concentre sur le documentaire. Je skate aussi, mais là c’est l’hiver, donc on ne skate pas beaucoup dehors. C’est un peu une pause, ce qui me laisse plus de temps pour travailler sur des documentaires.

C’est toujours compliqué de gérer son temps. Quand il fait beau, tout le monde est chaud pour aller skater, donc il faut être prêt.

J’ai vu que tu avais aussi commencé à filmer des vlogs sur ta chaîne YouTube.

Je me suis rendu compte que les gens filment plein de clips de skate et qu’au final ils ne les utilisent jamais. Je me suis dit que je pouvais en faire quelque chose de différent.

Sur Instagram et YouTube, j’ai commencé à faire des mixtapes, en mélangeant des images de différentes périodes. Des vieilles images, des nouvelles, peu importe. C’est comme la musique, ça n’expire jamais vraiment. Si le clip est bon, pourquoi ne pas l’utiliser à nouveau ? J’ai des clips de dix ans qui sont toujours bons.

Donc au lieu de faire des vidéos de skate traditionnelles, j’ai commencé à faire ces montages façon vlog. Je filme pendant la journée quand on skate. Puis je mixe toutes ces images à des footies qui ne finiraient normalement pas dans une “vraie” vidéo de skate.

C’est uniquement des clips de skate inutilisés ou aussi des moments plus de “vie quotidienne” ?

C’est surtout tout ce que j’ai envie de filmer quand on est dehors. Comme je viens du documentaire, j’adore filmer des trucs un peu random. Beaucoup de ces images ne rentrent pas dans une vidéo de skate classique.
Quand mes potes font les cons ou qu’il se passe des trucs spontanés, je filme. Ce n’est pas mis en scène ni trop monté. C’est organique. Pas de gros étalonnage, pas de musique.

Tu penses que les gens se lassent de voir que des vidéos de skate et cherchent plus des choses plus personnelles, plus « naturelles » ?

Moi et mes potes, on aime bien regarder des trucs qui permettent de mieux connaître les skateurs. La plupart ont un boulot à côté, et quand tu découvres ce qu’ils font, ça devient beaucoup plus humain et accessible. C’est beaucoup plus inspirant pour moi que juste voir des tricks. Ça crée un lien.

Donc les gens ont envie de se sentir plus proches des skateurs ?

Oui, clairement. Je serais beaucoup plus intéressé par un trick si je savais ce que le skateur traverse en dehors du skate, peut-être qu’il sortait du boulot, ou qu’il avait un concert la veille. Ce contexte rend les choses humaines.

Parfois, les vidéos de skate donnent l’impression que le skate est la seule chose dans leur vie. Ce n’est pas triste en soi, mais si tu n’as qu’une seule chose et que ça ne marche plus, la vie peut devenir dure. Je me souviens qu’Alex Olson disait qu’apprendre à jouer d’un instrument en parallèle du skate est l’une des meilleures choses à faire…Tu peux te péter le genou demain et ne plus jamais pouvoir skater. Si c’est la seule chose que tu as, c’est compliqué. C’est pour ça que j’adore équilibrer documentaires et films de skate. Les deux s’inspirent mutuellement.

Que penses-tu de l’énorme quantité de vidéos de skate qui afflue sur Youtube aujourd’hui ?

C’est bien que les gens créent et soient indépendants. Mais honnêtement, je ne regarde plus tant de vidéos de skate que ça. Il y en a juste trop. Je regarde surtout les vidéos où il y a mes potes.
Beaucoup de contenus finissent par se ressembler parce que les gens copient ce qui marche. Ils ont les mêmes caméras, utilisent les mêmes couleurs, filment les mêmes tricks. Du coup, les choses évoluent moins.

Comment tu essaies d’être différent dans ton filming ?

C’est difficile, parce qu’on s’inspire tous les uns des autres pour une raison. Je suis inspiré par plein de filmers. Mais sur ce projet, j’ai essayé d’utiliser des méthodes du documentaire, c’est à dire travailler avec des musiciens, des étalonneurs et des sound designers.
J’ai bossé avec un ami qui étalonne des longs-métrages. Il ne skate pas vraiment, donc pour lui, travailler sur une vidéo de skate était super fun et différent. On a passé des heures à bosser les couleurs, le grain, les hautes lumières, les ombres. C’était hyper inspirant.

J’ai aussi impliqué des potes du skate qui travaillent maintenant dans la musique ou le sound design. Un ami a mixé et masterisé tout le son. Un autre groupe a enregistré un morceau spécialement pour la vidéo. Les voir aussi hypés de participer à une vidéo de skate, c’était incroyable.

J’ai même travaillé avec un pote producteur qui ne skate pas du tout. Il m’a aidé à organiser la première, trouver un lieu, booker des DJs. Ça a donné au projet une dimension plus grande que juste filmer et uploader sur YouTube.

Quel conseil donnerais-tu à un filmer qui veut se démarquer sur YouTube ?

Je me demande toujours : « qu’est-ce que moi j’ai envie de regarder ? Quelle musique j’aime ? Qu’est-ce qui me semble juste ? »
On a pa exemple utilisé un morceau de rap populaire que certains skateurs plus âgés pourraient trouver nul. Mais nous on aimait, alors on l’a utilisé. Pourquoi essayer de plaire à tout le monde ?
Tu peux expérimenter, et parfois aller peut-être trop loin, comme dans certaines vidéos, typiquement la dernière EDGLRD que les gens ont trouvé trop fou. Mais au moins, essaie quelque chose de nouveau. Bill Strobeck avait des couleurs complètement dingues il y a des années. À l’époque, ça paraissait bizarre, et dix ans plus tard, tout le monde cherche sa propre identité visuelle.

Quelle était l’idée derrière le projet “Iconic Behavior” ?

C’était dans un premier temps, le test de mon nouveau matériel. J’ai acquis un fish-eye Extreme et une HPX au début de l’année. C’était un gros investissement. Mais l’étincelle est surtout venue de l’idée qu’on n’avait pas besoin de filmer pendant des années pour faire quelque chose de bien.

On s’est dit dès le départ qu’on filmerait juste pendant l’été et qu’on verrait ce qu’on en ferait. Tout le monde était motivé, surtout Aske, qui a énormément progressé récemment. On est tous potes, donc il y a toujours quelqu’un de chaud pour aller skater. C’était très naturel.

Frederik Andersen

Tu peux parler un peu du crew ? Le MVP de la vidéo ?

Aske, qui a la dernière part, venait d’avoir 18 ans, un mois avant la première. Ça ressemblait vraiment à une part de passage à l’âge adulte. Son style et son choix de tricks ont énormément évolué.
Asger, celui qui a la première part, est mon ami depuis plus longtemps. On a commencé à filmer ensemble il y a plus de dix ans. Le voir encore skater et exceller à ce niveau était super inspirant.

Comment tu décrirais le projet en quelques mots ?

L’idée était de s’amuser entre potes et de voir jusqu’où on pouvait pousser ça. Un mélange entre être pro et juste faire les cons. On prend ça au sérieux, mais pas au point de ne plus pouvoir en rire. Quand tu mets autant d’amour dans un projet, ça devient une passion. C’est là que les meilleures choses sortent.

Dans la vidéo, c’est quoi l’histoire du gars au début avec la bouteille ?

C’est clairement la question qu’on m’a le plus posée à propos du film. C’est tellement drôle. On skatait ce spot, et ce gars était visiblement super énervé qu’on soit là. Un de mes potes tentait un trick et essayait de le calmer. Il lui a dit : « Si je le rentre maintenant, je t’achète un paquet de clopes. » Et le gars a répondu : « Va te faire foutre, je veux pas de tes clopes. » Il arrêtait pas de lui dire de trouver un boulot, de gagner de l’argent, on l’entend dans la vidéo. C’est vraiment marrant.

Ça a duré un moment, parce que mon pote a essayé le trick pendant peut-être une demi-heure. À la fin, le gars est devenu super agressif. Il a dit un truc du genre : « Je vais te tuer », et mon pote a répondu en rigolant : « Va te faire foutre, c’est moi qui vais te tuer. » Il le taquinait. Le gars s’est complètement emballé : « Qu’est-ce que t’as dit ? » Et là il s’est mis à courir après lui. C’était n’importe quoi.

Et après, qu’est-ce qu’il s’est passé ?

J’aime bien que les gens ne sachent pas exactement ce qu’il s’est passé. Mais le plus drôle arrive juste après. Le coin est assez mixte : il y a des hipsters qui traînent et des gens qui vivent dans les immeubles autour. Donc mon pote et le gars à la bouteille sont là à s’embrouiller, et d’un coup un mec avec des lunettes de soleil et une bière artisanale arrive.
Franchement, il avait l’air un peu ridicule. Là, il sort un badge de police de sa poche. En fait, il y avait un groupe de flics en planque autour du spot, déguisés en hipsters, sûrement à la recherche de dealers ou un truc du genre. Il montre son badge, dit au gars à la bouteille de prendre ses affaires et de dégager, et de laisser les gamins tranquilles. Puis il repart. Nous on était là : « Mais qu’est-ce qu’il vient de se passer ? »

Donc il a sorti son badge avant que le gars frappe ton pote avec la bouteille ?

Non, c’était juste après. Je ne sais pas exactement ce qu’il a vu. S’il avait vu le coup de bouteille, il aurait sûrement réagi autrement. Je pense qu’il a surtout vu deux mecs en train de s’engueuler avec une bouteille à la main, donc il a stoppé ça direct. Tout est monté en pression en deux minutes. C’était fou.

J’ai coupé le clip à ce moment-là, parce que ça crée une tension énorme. Les gens restent avec une question en suspend : « Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ensuite ? » Tout le monde nous écrivait : « C’était quoi ce délire ? » Même dans les commentaires.

Il y a un gars qui a commenté : « Je ne skate même pas, mais vidéo incroyable. J’habite sur cette place, je traîne ici tous les jours et je n’ai jamais vu un truc pareil. Dites-moi ce qu’il s’est passé ! » C’était dingue qu’un non-skateur tombe sur la vidéo comme ça.

Tu as filmé ce qu’il s’est passé après ?

Oui, j’ai la plupart des images. J’ai beaucoup filmé, mais à un moment j’ai dû intervenir parce que ça devenait vraiment tendu.

Tu publierais ces images un jour ?

Je préfère garder ça comme ça. J’aime bien que les gens ne sachent pas exactement ce qu’il s’est passé et qu’ils imaginent leurs propres versions.
On a même commencé à raconter des versions différentes : qu’il s’est pris la bouteille sur la tête, qu’il est allé à l’hôpital… Tout est possible.

Ce genre de chaos, c’est important pour toi dans une vidéo ?

Oui, clairement. Dans ma vidéo précédente, ça commence avec un pote à nous qui ne skate même pas. Un de mes amis sponsorisé par Vans lui a filé une paire, et le premier clip, c’est lui qui arrive sur un spot avec une énorme pince coupante pour sectionner une chaîne.

C’était devant l’hôtel de ville, un endroit ultra sécurisé. La pince était presque plus grande que lui. C’est typiquement le genre de truc que tu ne fais jamais à Copenhague. Totalement hors contexte. C’est le premier clip, puis la musique démarre quand le trick est rentré. Pour moi, c’est la vibe parfaite pour commencer une vidéo.

Comment a été reçu la vidéo ?

On a reçu énormément d’amour. Un des meilleurs retours que j’ai eus à la première venait d’un gars qui disait qu’en regardant notre vidéo, il avait l’impression d’être à une fête avec tout le monde dedans. Comme s’il s’était pris une claque et qu’il était directement plongé dans l’ambiance pour toute la vidéo. C’était trop bien à entendre. C’est le meilleur compliment possible.

Beaucoup de gens ont aussi dit que c’était le mélange parfait entre quelque chose de sérieux et juste du skater entre potes. Le retour que je préfère, c’est quand quelqu’un me dit : « Putain, j’ai juste envie d’aller skater après avoir vu ça. » Même des gens qui ne skataient plus depuis des années nous ont dit ça. Ça, c’est le top.

Dernière question : des projets à venir ?

Oui, quelques-uns. Il y en a un avec Louis, un des skateurs marquants de la dernière vidéo. On a gardé toutes ses images pour faire une part pour Dancer CPH.
On a donné toutes les images au crew de Dancer, et ils sont en train de préparer quelque chose qui devrait sortir bientôt. Ça, c’est le projet de l’hiver. Et bien sûr, je continue aussi les documentaires.

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