“EXIST” : skater pour exister tandis que la Palestine vit une tragédie

Vans Era

Quand on a entendu parler du film, c’était grâce à notre pote Guillaume du PSSFF.
Le documentaire suit Aram Sabbah, un skateur palestinien engagé dans les qualifications olympiques, tout en portant constamment sur ses épaules le poids de son pays. Un voyage où le skate se transforme en véritable acte de résistance. 
L’aspect « Jeux Olympiques » ne nous intéressait absolument pas, mais ce cadre a servi de point de départ au documentaire réalisé par Markus Bengtsson et Viktor Telegin. L’histoire d’Aram Sabbah, elle, nous a bouleversés, tout comme la tragédie que traverse la Palestine.

EXIST n’est pas un film sur une perf sportive – pour ça, vous avez RZ et L’Équipe -. Le documentaire utilise plutôt ce prétexte comme toile de fond pour mettre en lumière la lutte intime d’un homme qui pense sans cesse à son pays, continuellement bombardé, et qui tente de profiter de cette visibilité pour attirer l’attention sur ce que vit son peuple.

On s’est entretenus avec Markus, qui nous a raconté les coulisses du tournage ainsi que le message qu’il souhaite transmettre à travers son film.

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Markus Bengtsson, je suis aussi connu sous le nom de @makkebengtsson. C’est mon surnom, et les gens sont souvent un peu perdus quand je me présente donc je préfère préciser : mon vrai nom, c’est Markus.
Je suis vidéaste, photographe freelance, et je travaille aussi à temps partiel comme designer pour Poetic Collective et j’enseigne au lycée Bryggeriet ici à Malmö. C’est là que j’habite, même si je ne viens pas d’ici. Je viens d’une petite ville appelée Halmstad, à environ une heure au nord de Malmö, sur la côte ouest de la Suède.

Comment est née l’idée du documentaire  Exist ?

Tout a commencé avec Viktor, qui dirige CHPO, la marque suédoise de lunettes. Ils ont un programme skate avec des riders comme Ali Boulala, Vanessa Torres et Ryan Lay. Un soir, Aram Sabbah — le protagoniste principal du documentaire — était chez lui à Stockholm pour dîner, avec sa partenaire.
Aram lui a expliqué qu’il voulait représenter la Palestine aux Jeux Olympiques et qu’il avait une opportunité grâce à Kenny Reed, une véritable légende. Kenny est très connecté aux communautés skate non occidentales. Il est coach de l’équipe nationale thaïlandaise, il connaît toutes les règles, les procédures et les bonnes personnes. Grâce à lui, Aram a pu obtenir une wildcard pour les qualifications olympiques en route vers Paris.
Pendant ce dîner, Aram lui a demandé : « Est-ce que je devrais le faire, ou pas ? » Il a finalement décidé que oui. C’est là que Viktor a commencé à imaginer un documentaire, car on en avait déjà tourné ensemble auparavant, notamment SNOUBAR, When Least Expected, sur le premier skatepark de Beyrouth.
C’est donc comme ça que tout a commencé. Viktor est venu me voir en me disant : « On devrait filmer ça. Toi, tu es à Malmö. » Aram venait justement à Malmö pour s’entraîner avec John Dahlquist, le directeur adjoint de Bryggeriet, qui l’a coaché tout au long du processus, pas seulement sur les tricks, mais aussi sur la préparation mentale nécessaire pour un projet pareil.
A l’anniversaire d’Aram, on dînait tous ensemble et Viktor a relancé l’idée : « On filme ? » Aram a juste répondu : « Fuck it, let’s go. » Et on a pratiquement commencé à filmer dès le lendemain. J’ai eu l’occasion de le suivre depuis ce moment-là, en commençant par la wildcard obtenue grâce à Kenny Reed pour les qualifs de Dubaï. Viktor, en tant que co-réalisateur, a vraiment poussé pour qu’on capture tout dès le départ.
On se connaissait déjà, mais pas extrêmement bien. Alors quand j’ai commencé à le filmer, notre relation s’est rapidement développée, parce qu’on passait soudainement beaucoup de temps ensemble, avec moi constamment une caméra braquée sur lui.

"EXIST", un documentaire de Markus Bengtsson et Viktor Telegin
"EXIST", un documentaire de Markus Bengtsson et Viktor Telegin

Es-tu déjà allé en Palestine et as-tu eu l’occasion d’y découvrir la scène skate ?

Justement, non : je ne suis jamais allé en Palestine. Aram y vit évidemment, et Viktor y est allé comme bénévole pour SkatePal. Avant même ce documentaire, on avait prévu d’aller en Palestine en 2023. On avait déjà nos billets pour le le 23 octobre 2023, Viktor et moi, pour tourner un autre documentaire. Mais après les événements du 7 octobre, tous les vols ont été annulés et on n’a pas pu partir. Le projet s’est volatilisé.
Même aller en Cisjordanie, à Ramallah, et passer du temps avec Aram est devenu bien plus difficile qu’avant.
Aram a fini par venir en Suède, car sa copine est moitié palestinienne, moitié suédoise, et elle vit ici. Il a donc un lien direct avec Malmö. Le documentaire contient quelques images tournées en Palestine, mais la plupart ont été filmées à Malmö puis à Dubaï. Le film agit comme une sorte de capsule temporelle : il montre ce que vit Aram à ce moment précis, ce qui se passe autour de lui, ce qu’il ressent durant ce mois intense.
On ne voulait pas trop se concentrer sur ce qu’on voit dans les médias ou sur les réseaux, ces images atroces auxquelles on est exposé en permanence.

Tu voulais dépasser cette représentation ?

Oui, on ne voulait pas faire un film sur ces images-là. On les connaît tous. Elles sont terribles. On aurait pu choisir cette direction et montrer ces horreurs, mais on a choisi de se focaliser sur une personne, sur son parcours, ses émotions.
Aram quitte son foyer pour essayer de faire quelque chose pour son peuple, pour attirer l’attention, mais en même temps, il se passe des choses dramatiques chez lui. On voulait rester centré sur lui.

Dans le teaser, il dit : “J’essaie d’en profiter, mais je n’y arrive pas.” Comment a-t-il vécu ce moment ?

Je ne peux pas parler à sa place, mais d’après ce que j’ai vu durant le tournage, il porte énormément de poids sur ses épaules. Même si la scène skate palestinienne n’est pas très grande, il a reçu beaucoup d’attention depuis qu’il a commencé à skater, que ce soit par les médias ou au sein de la scène locale. Il a fait énormément pour le skate là-bas.
Et en plus de ça, représenter la Palestine durant les qualifications olympiques l’a beaucoup fait cogiter. Il pensait devoir être au niveau de tous les autres. Il n’avait jamais participé à une compétition de cette taille. Imagine : arriver dans ces énormes événements ultra stricts, ce n’est pas le type de skate avec lequel il a grandi.
En même temps, il se répétait qu’il faisait ça pour apporter quelque chose de positif à la Palestine, et cette pression l’écrasait. Sa famille était au milieu du chaos, pendant que lui skatait. Même avec son message, il se demandait : « Qu’est-ce que je fais ? Est-ce que ça compte vraiment ? »
C’est ce qu’il veut dire dans cette phrase. Il essaie d’apprécier l’expérience, parce que c’est unique, mais il n’y arrive pas parce que des choses terribles se produisent chez lui et que lui, ici, skate et mange à sa faim.

"EXIST", un documentaire de Markus Bengtsson et Viktor Telegin

Quel message souhaitais-tu diffuser au travers de ton documentaire ?

Le message était simple : montrer que même quand des évènements horribles se passent, tu peux continuer à être qui tu es. Dire : nous sommes là, vous ne pouvez pas nous effacer, vous ne pouvez pas tuer nos rêves, vous ne pouvez pas nous enlever notre manière de nous exprimer, nous sommes toujours un peuple, nous sommes toujours des individus, pas des monstres ou des sous-humains. C’était ça, le cœur du film.

Le documentaire a une dimension politique. Comment as-tu géré l’équilibre entre récit documentaire et l’aspect politique ?

Ça a été un vrai défi, surtout au montage. C’est forcément politique, parce que le sujet envahit tous les médias.
On a ajouté des repères temporels pour montrer à quel point tout s’est déroulé rapidement, et pour donner du contexte, on a inclus des dates accompagnées de citations ou de chiffres : nombre de morts, événements à Gaza ou en Cisjordanie, etc. Il était impossible d’éviter l’aspect politique.
Mais malgré tout ça, on a essayé de garder Aram au centre.

Y a-t-il eu des moments qui t’ont particulièrement marqué ou qui t’on fait changer de perspective ?

Beaucoup, mais un moment en particulier me revient : celui où on le voit sur le point de craquer, submergé par les émotions. 
Même lorsqu’il est en Cisjordanie, à Ramallah, il reste loin de Gaza. Et en filmant, j’ai réalisé à quel point ces lieux sont séparés. On pense souvent Gaza et la Cisjordanie comme deux parties d’un même pays, mais en parlant avec Aram, j’ai compris à quel point Gaza est isolée.
Il y a eu beaucoup d’autres moments, surtout liés à son combat mental : voir son peuple et sa nation traverser un génocide pendant qu’il est ailleurs…
Parfois, il n’était pas vraiment présent. Son esprit était ailleurs, auprès de sa famille.
En tant que Suédois blanc qui n’a jamais vécu ça, le voir à travers lui m’a fait ressentir les choses à un niveau que je n’avais jamais atteint. Je sais que je ne pourrai jamais comprendre totalement ce qu’il traverse, mais j’ai quand même ressenti une part de ses émotions grâce à la proximité que nous avions pendant le tournage.

"EXIST", un documentaire de Markus Bengtsson et Viktor Telegin

Comment décrirais-tu Aram et ce qui rend sa détermination si remarquable ?

C’est un vrai personnage. La meilleure façon de le décrire, je dirai que c’est comme quelqu’un qui déborde de joie. Il aime profiter de la vie et il sait la transmettre aux autres.
Mais il peut aussi être très sérieux. Je dirais qu’il est à la fois positif, lumineux, et toujours en quête de ce qui est juste, même quand il n’est pas sûr de ce que cela signifie.
Il crée sans arrêt, bouge tout le temps, ne tient jamais en place. Très inventif. Et même lorsqu’il doute, il avance. 

Quel message veux-tu transmettre au public international qui verra Exist ?

Que le skate, c’est bien plus que rouler sur une planche. Ça peut être politique, comme on l’a évoqué, et devenir un moyen de se lever pour quelque chose. Le skate est puissant : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière de le pratiquer.
Dans ce film, il devient un véritable outil pour transmettre un message, c’est même l’une de ses raisons d’être. Aram a fait tout le travail. Il a représenté son peuple, il a porté le drapeau palestinien sur la scène internationale. Il a provoqué des discussions, la preuve, on en parle encore aujourd’hui.
Il a utilisé les qualifications olympiques pour parler de son pays. Ce n’était pas une histoire de points ou de classement : c’était bien plus grand que ça.
Tu l’as sûrement vu dans le trailer : le t-shirt “Ceasefire”, le drapeau. Et il faut se rappeler qu’à Dubaï, porter un drapeau palestinien est interdit.
Le skate, ici, devient un geste de résilience et de résistance. Et cela renvoie directement au titre : Exist. Ils existent. Son peuple existe. Tu peux essayer de les faire disparaître, mais ils seront toujours là. 

"EXIST", un documentaire de Markus Bengtsson et Viktor Telegin

As-tu rencontré des difficultés pendant le tournage ?

Dans un documentaire comme celui-ci, tu ne peux rien mettre en scène. Surtout pas dans la manière dont Viktor et moi voulions réaliser le film.
Tu ne peux pas planifier des moments. On voulait que tout reste le plus pur possible. Il y a quelques interviews, mais le reste, c’était juste : être là, caméra en main, mettre un micro sur Aram quand on pouvait, et voir ce qui se passait. Ensuite, modeler tout ça au montage sans trahir ce qu’on avait vécu.
Au final, tout s’est bien passé.

Quelles réactions avez-vous reçues lors des premières projections en festival ?

On a déjà remporté trois prix, ce qui est fou. Je n’aurais jamais imaginé ça. Le premier était à Milan, dans un festival skate & surf. La réception a été très positive. Les gens ne savaient pas trop à quoi s’attendre et c’est aussi ce qu’on ressent en regardant le film. Il dure quarante minutes, mais on apprend vraiment à connaître Aram : son humour, sa joie, puis les moments sérieux. Ce mélange est très fort. Le film est brut, ouvert, honnête.
La projection à Londres, au London Palestine Film Festival, a aussi été incroyable : quatre à cinq cents personnes dans la salle. L’applaudissement final… très intense.

Et à l’inverse, as-tu reçu des critiques ?

Pas en face. Bien sûr, en ligne, il y a toujours des commentaires sous les trailers ou les extraits.
Mais jamais rien en projection ou en personne. Certains ne partagent pas notre perspective, mais personne ne nous l’a exprimé directement.

Que penses-tu des médias skate ou des personnalités qui préfèrent rester silencieux sur la Palestine ?

C’est comme ça partout, pas seulement dans le skate.
Les gens font leurs choix, et des choses horribles se passent partout dans le monde. Je n’attends pas des plateformes skate qu’elles prennent position ou qu’elles publient quoi que ce soit.
Mais si elles font ne serait-ce qu’un petit geste, soutenir SkatePal, faire un don, partager une initiative, c’est déjà précieux.

Je ne suis pas du genre à pointer du doigt, et je pense que Viktor et Aram non plus.
On essaie simplement d’utiliser nos plateformes, tout comme Aram le fait, pour toucher les gens à notre manière. Les plateformes restent libres de leurs choix. Mais, personnellement, j’aimerais qu’elles donnent plus de visibilité aux scènes skate du monde entier, pas seulement en Europe, aux États-Unis ou en Occident. Pas forcément pour parler des tragédies, mais pour mettre en lumière les communautés.
Free Skate Mag l’a fait avec le documentaire sur SkatePal : ils ont invité des pros, donné de la visibilité, créé un vrai échange. Et ce que tu fais maintenant, poser ces questions, ça fait aussi partie du mouvement.

"EXIST", un documentaire de Markus Bengtsson et Viktor Telegin
"EXIST", un documentaire de Markus Bengtsson et Viktor Telegin

Qu’attends-tu de la projection au PSSFF ?

Je suis vraiment heureux de découvrir d’autres films et de rencontrer du monde. J’ai super envie de voir le documentaire Skategoat, il s’annonce incroyable.
Mais mes attentes sont simples : j’espère juste que des gens viendront regarder. Peu importe le nombre. S’il y a toi, moi et trois autres personnes, ça me va.
Si une seule personne ressort de la séance en voyant le skate ou la Palestine autrement, alors je serai déjà heureux.
Et puis je serai là pour représenter, parce qu’Aram, Viktor et les autres impliqués dans le film ne peuvent pas être présents.

Quels sont tes projets à venir ?

Beaucoup de choses. Le prochain projet skate à sortir est une part avec Tom Botwid qu’on a filmée pour Poetic. Je travaille aussi sur d’autres documentaires en dehors du skate, avec plusieurs tournages en cours.
Un projet dont je peux déjà parler, très lié au skate, concerne Jimmy Gorecki, une véritable légende de Philly. Il skatait pour Ice Cream et reste une figure importante de la scène depuis des années. Il était récemment à Malmö.
Il est passé au “Love Park” version Malmö et l’a découvert pour la première fois. Comme j’habite juste à côté, on s’est vus, et j’ai tourné une petite capsule avec lui : un peu de Super 8 et d’autres images. Ça sortira l’année prochaine. Ce n’est pas un documentaire à part entière, mais il en a l’esthétique, mêlée à des archives de lui en train de skater l’ancien Love Park. C’est un mélange entre skate et documentaire que je n’avais encore jamais tenté. Je suis vraiment excité par ce projet.

Un dernier mot ?

Je tiens à remercier chaleureusement toutes les personnes impliquées. Même si tout le monde n’apparaît pas dans le film final, beaucoup ont contribué au parcours d’Aram, de près ou de loin.
Sans eux, nous n’aurions jamais pu aller à Dubaï, ni revenir en Palestine. Sans eux, ce documentaire n’existerait tout simplement pas.

Exist sera diffusée ce samedi 29 novembre à 12h30 à la Gaité Lyrique dans le cadre du PSSFF.
Billetterie

SHARE

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *