De Spike Jonze à Larry Clark, Antoine Besse nous parle de son film de skate OLLIE et de ses inspirations
Les films inspirés par l’univers du skate sont rares et requièrent une véritable connaissance de cette culture, qui rejette toute approximation. Antoine Besse, ancien skateur et vidéaste, possède cette authenticité. Avec un parcours atypique débutant comme filmeur de skate avant de basculer vers le cinéma, il avait déjà marqué les esprits avec Skate Moderne. Aujourd’hui, il s’apprête à dévoiler son premier long métrage : Ollie. Dans la lignée de son précédent film, il y explore l’univers du skate en pleine campagne, avec toutefois une dimension plus personnelle puisqu’il rend hommage à Béranger, une figure marquante de son passé tragiquement disparue.
Antoine labès ?
C’est une blague qu’on me fait depuis le collège. Pas très original.
C’est ton premier interview ?
Non, j’en ai fait pas mal déjà. Mais il me tarde d’écouter tes questions pour voir si je peux arriver à dire des choses nouvelles. C’est une interview écrite, hein ?
Ouais, écrite
Donc là, je peux dire plein de conneries, on s’en fout.
Pas vraiment. A moins que tu veuilles te faire cancel.
Pour me présenter rapidement, je m’appelle Antoine Besse, j’ai 34 ans, je suis réalisateur de films. J’ai commencé par beaucoup filmer du skate. Et c’est en découvrant le travail de Spike Jonze et de Larry Clark que j’ai un peu pété un câble sur le cinéma d’auteur.
Je viens des Landes, je faisais beaucoup de surf. Quand j’ai déménagé dans les terres, je me suis tourné tout naturellement vers le skate. Je suis arrivé en pleine campagne ; il n’y avait même pas de skatepark. J’avais 10-11 ans quand j’ai rejoint un crew de grands et c’est Béranger, le meilleur skateur du groupe, à qui je rends hommage dans mon film.

Comment tu as découvert les films d’auteur ?
J’avais demandé aux gars de cette bande ce qu’il y avait de bien comme vidéos de skate. Ils m’avaient conseillé la What If, si je ne dis pas de bêtises.
Une vidéo Blind avec l’intro où des flics en skate poursuivent des skateurs.
Exactement, je l’avais adoré. Ça m’a poussé à chercher d’autres vidéos de skate à télécharger. À l’époque, c’était un peu comme jouer au casino : même en entrant le bon titre, tu pouvais tomber sur un porno. C’est comme ça que j’ai découvert les films de Spike Jonze, comme Dans la Peau de John Malkovich, What’s Up Rockers, Ken Park ou encore Kids de Larry Clark.
Merci Emule.
Emule, Kazaa, Limewire… Les jeunes d’aujourd’hui vont sûrement se demander : « Mais de quoi il parle ? »
Qu’est-ce que tu as mis en œuvre pour devenir cinéaste ?
Je ne viens pas d’une famille de cinéastes. Chez nous, on était plutôt paysans et artisans – excepté mon père qui était dentiste –, et mes parents n’étaient pas ravis de ma voie artistique, surtout pendant ma période skate, alcool et clopes.
En arrivant à Bordeaux, je me suis inscrit en fac de ciné. J’ai intégré un collectif appelé KLOUDBOX. Grâce à l’association Kino Sessions, on réalisait un film tous les deux mois avec une contrainte. Moins de skate à l’époque à cause d’une blessure, mais j’ai adoré rechercher et créer des films en groupe.
À 20 ans, avec mon équipe, on croyait être des génies et on a tenté notre chance à Paris, entassés à dix dans 35 m². L’expérience a été un échec. Tout le monde est rentré, sauf moi. Après une saison, j’ai décidé de partir faire le tour du monde pour surfer, mais pas avant de réaliser Skate Moderne, un docu-fiction sur nos sessions de skate en campagne. C’était un gros pied de nez à Paris, une façon de montrer que « les paysans » pouvaient se réapproprier les cultures urbaines. Je l’ai posté en ligne. Le film a explosé en quelques heures. Le Petit Journal m’a appelé, 20 minutes, les Inrocks… Je ne comprenais rien. Le film a été posté sur Internet et a fini au festival du Court à Clermont-Ferrand et même sur une shortlist pour les Césars !

Comment t’en es venu à faire le film Ollie ?
L’histoire est amusante, parce qu’à l’époque, tout le monde me poussait à faire une version longue de Skate Moderne. Mais l’idée qu’on m’impose de refaire quelque chose que j’avais bien fait me rebutait totalement. A 23 ans, j’avais plutôt envie de voyager, étant passionné de littérature beatnik, de films d’aventure et de cinéma d’auteur.
Finalement, j’ai signé avec une boîte de pub spécialisée dans les clips et publicités. Je faisais une ou deux pubs par an et, le reste du temps, je voyageais. Je vivais dans mon camion aménagé et j’ai passé quatre ans à parcourir le monde. Je faisais du surf dans des lieux incroyables. Ces années ont été incroyables.
A mon retour, j’ai commencé à écrire un tout autre projet, un film d’anticipation, en collaboration avec Théo. Cela n’avait absolument rien à voir avec le skate et ça m’enthousiasmait davantage. Puis, comme tout le monde, on a été confinés. C’est à ce moment-là que j’ai appris la mort de Béranger, quelqu’un que j’admirais beaucoup. Il avait toujours été une figure emblématique : le meilleur skateur de la bande, le seul noir parmi nous, avec une vraie aura de punk.
Malgré son talent, il avait sombré dans l’alcoolisme et sa vie était devenue compliquée. Sa disparition a été un choc pour moi. Même si je n’étais pas très proche de lui, il restait quelqu’un que je considérais comme unique et emblématique.
Quelques années avant, j’avais déjà appris la mort de mon premier amour, quelqu’un de cette même ville, que j’avais rencontré pendant ma période skate. Cette accumulation de pertes m’a vraiment fait réfléchir. Je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose à raconter, quelque chose d’important, parce que trop de gens autour de moi sont partis bien trop tôt, sans même atteindre leur trentaine.
C’est là que l’idée a germé. J’ai pensé reprendre des éléments de Skate Moderne et essayer d’en faire un film. Je voulais leur rendre hommage et, à travers eux, rendre hommage à tous ces skateurs qui ont glissé dans les excès.
À l’époque, le skate représentait bien plus qu’une simple activité sportive : c’était une manière de se reconstruire, de trouver une nouvelle famille, même si c’était souvent une famille de marginaux et de freaks.

Faire un film sur le skate et son aspect marginal, ce n’était pas une galère à pitcher auprès des producteurs ?
Jean-Michel, le producteur, m’a aidé à financer le projet en valorisant l’aspect reconstruction chez l’enfant, un angle rarement exploré dans le monde du skate.
Le film Mud de Jeff Nichols avec Matthew McConaughey m’a beaucoup inspiré. Ce chef-d’œuvre m’a touché profondément. J’ai trouvé magnifique la relation entre ces deux personnages abîmés par la vie, qui se réparent mutuellement, un peu comme mon histoire quand je suis arrivé dans les Landes. À l’époque, c’était compliqué avec mon père et c’est le skate qui m’a offert une échappatoire et m’a permis de trouver une nouvelle famille.
Mon expérience de skateur a apporté une crédibilité au film et on a atténué le côté marginal et punk à chien pour pouvoir le financer plus facilement.
En parlant d’inspiration, d’autres films et réalisateurs t’ont inspiré ? L’histoire m’a beaucoup fait penser à celle de Billy Elliot.
C’est une référence forte, tout comme Kids de Larry Clark, qui mêle rébellion et vulnérabilité. Ces deux films ont clairement influencé mon projet. Et, au-delà de ces œuvres, certains réalisateurs ont inspiré ma trajectoire, comme Ruben Östlund ou Joachim Trier, qui, à l’origine, vient de l’univers de la vidéo skate. Pourtant, aujourd’hui, il a une carrière incroyable : tous ses films passent à Cannes et il a remporté de nombreux prix. Leur parcours de vie et leur approche m’ont profondément marqué. Jonah Hill s’inscrit aussi dans cette lignée et il l’a parfaitement montré avec Mid90s.
C’est un film qui t’as inspiré sur Ollie ?
Pour moi, Mid90s a vraiment été marquant. Quand il est sorti, il y a environ dix ans, je l’ai regardé en mode hater. Jonah Hill qui fait un film sur le skate, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Et pourtant, il m’a complètement bluffé. Tu ressens une sincérité incroyable à chaque instant, c’est fou.
Les acteurs skataient vraiment et ça se voit. Tout sonne juste. Mid90s est devenu une référence incontournable pour moi.
Dans ton film, l’aspect authentique est aussi renforcé par la présence de skateurs.
Pour moi, c’était une évidence dès le départ. Je voulais travailler avec Théo sur la composition pour rendre hommage à Béranger. En plus, il comprenait cet univers, vu qu’il vient du surf et avait skaté plus jeune. Pour les autres rôles, je voulais absolument des skateurs. On a donc organisé un casting dans les skateparks partout en France. Christen, on l’a trouvé en Bretagne ; Robin à Marseille ; Noah, lui, vient de Compiègne. Et Joe Lascar à Paris. Chacun a apporté quelque chose de génial au projet.
Ce que j’admirais chez eux et que je n’avais pas, c’était leur manière de parler, qui leur était propre et que je tenais à préserver. Du coup, je ne leur faisais jamais lire les dialogues. Je leur expliquais simplement ce qui devait se passer dans la scène et leur demandais de l’exprimer à leur façon.
C’est ce que j’adore dans le film : ils parlent comme ils le feraient naturellement, avec leurs mots à eux. Ça a ajouté une authenticité précieuse au projet.

Comment est-ce que tu diriges l’improvisation ?
L’idée, c’est de définir un point A et un point B dans une scène et de trouver la meilleure manière d’y parvenir. Ce qui est génial, c’est qu’ils arrivaient toujours à bien jouer. Je ne vais pas te mentir : les premières prises sont souvent les meilleures. Après, même s’ils changent les mots, ils finissent par répéter la même chose et ça peut perdre un peu de son naturel.
Comment c’était de gérer des skateurs ?
Celui qu’on aurait pu imaginer comme le pire choix sur le papier, c’était Joe. Et pourtant, en réalité, c’était un bosseur incroyable. Toujours ponctuel, ultra carré. Il avait une sorte de rigueur innée.
En plus, étant le plus âgé du groupe, il drivait naturellement un peu les autres. Il avait cette maturité qui manquait parfois, surtout quand les autres devenaient un peu ingérables. Tu connais les skateurs : dès qu’on leur met un peu de pression, certains adoptent cette attitude « Je m’en fous de ton film ». Mais Joe, lui, arrivait à les ramener à la réalité, du genre : « Les gars, vous êtes payés, alors fermez vos gueules et faites ce qu’il faut ». Honnêtement, il m’a sauvé plusieurs fois en calmant les esprits.
T’as une autre anecdote à propos de Joe Lascar ?
On était au skatepark de Saint-Léon-sur-Lille, un skatepark historique pas loin de là où j’ai grandi. Joe essayait de passer la table avec un énorme flip-back au-dessus de la pyramide, pour replaquer sur le plat derrière. Le sol est plein de rainures. C’était vraiment hardcore. Celui qu’il avait rentré avait été filmé au téléphone et il voulait le refaire pour la grosse caméra, la Alexa.
Dans les tuyaux de la barre d’élan, il y avait un nid de guêpes. Joe commence à dire : « Les gars, y a des guêpes, je me lance pas. » Mais on était loin, avec les talkies et je lui dis : « Vas-y, Joe, maintenant ! » Il s’élance… et se fait piquer à l’œil.
Il a explosé, il a balancé sa board, insulté tout le monde, il était hors de lui. Un ouragan. Et en même temps, c’était un peu drôle : sa tête gonflait à vue d’œil et tout le monde se moquait gentiment de lui.
J’ai vraiment cru qu’on allait devoir arrêter la journée. Mais c’est là que je l’adore. Il est allé à la pharmacie, s’est pris un coup d’Aspivenin et il est revenu avec sa petite tête gonflée en disant : « C’est bon, on la retourne. » Et il l’a fait. Il a remis le trick. Une scène de dingue, vraiment.

Qui a doublé Theo lorsque le personnage de Béranger fait des tricks ?
C’est Mouss de Supreme.
Excellent. Je le trouve incroyable. Comment s’est faite la connexion ?
Ilan Zetoun joue le petit frère Theo dans le film et, initialement, Noah Francisco devait doubler Théo. Malheureusement, juste avant le tournage, Noah s’est fait les croisés.
Malgré sa blessure, il ne voulait pas nous laisser dans une situation difficile. Il a alors contacté Mouss, de Supreme. Il lui a dit : « S’il te plaît, fais ce film, rencontre-les. Le projet est cool et ils ont vraiment besoin de toi. » Mouss correspondait parfaitement au rôle : goofy, métis, avec un style incroyable.
Il a accepté et ça s’est super bien passé. Il est adorable, très touchant. Il a apporté énormément au projet, montrant une vraie implication et une grande sensibilité. Il a même encouragé Manuel et Samir de Supreme à venir voir le film.
Quelles sont tes attentes pour ce film ?
Je souhaite que mon film touche autant le monde du skate que celui du cinéma populaire et qu’il parle aux gens. Il porte un message de bienveillance et montre que les passions donnent du sens à la vie, sans nécessité de devenir une star. C’est ce que j’aime particulièrement dans la fin du film.
OLLIE sortira en salle le 21 mai
Photos de @collectifblakhat

